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Fabrice Michelet, Maire |
Comme chaque 8 mai, j’ai l’honneur de lire un discours lors de la commémoration de la fin de la 2e guerre mondiale. J’essaie toujours de donner une couleur locale à ces mots. Cette année, j’ai souhaité rebondir sur le 80e anniversaire, célébré l’année dernière. En effet, de nombreuses manifestations avaient été organisées par la FNAM ou par la commune. Alyssa Keene, américaine et petite fille de Robert Martin, aviateur, dont l’avion était tombé à Croix-Comtesse, à 30km de Chef-Boutonne, et qui avait été ensuite sauvé par les résistants locaux, était venue il y a un an pour ces commémorations. Cette semaine, passée ensemble, a été particulière, pour elle comme pour nous. Je suis toujours en lien avec Alyssa. Je lui ai demandé de m’écrire quelques mots sur son ressenti de cette semaine passée en France. Elle a été honorée de cette proposition et a tout de suite accepté. Voici donc son texte que j’ai lu au cours des 4 cérémonies, à Chef-Boutonne, à La Bataille, à Crézières et à Tillou. “ Est-ce que cela fait déjà un an que je suis venue à Chef-Boutonne ? Il me semble impossible que tant de temps se soit écoulé… Lorsque j’ai lu pour la première fois le récit de mon grand-père sur son séjour à Chef-Boutonne, j’ai été stupéfiée par le courage extraordinaire dont ont fait preuve des personnes comme Élise Giroux et Maurice Gadioux. Comment ces gens ont-ils trouvé la force d’accomplir de tels actes ? Lors de ma visite l’an dernier, j’étais déterminée à découvrir ce qui avait transformé de simples citoyens de Chef-Boutonne en super-héros. S’agissait-il d’une magie particulière dans les eaux de la Boutonne ? Depuis un an, je médite sur les histoires que j’ai découvertes au sujet de vos héros locaux, tels que Robert Béchade, Abel Gaurichon et Robert Morin. Lorsque j’ai rencontré les enseignants et les élèves du collège local, ils m’ont dit : « Le devoir de mémoire est un devoir civique. » C’est à ce moment-là que j’ai compris que le courage qui a transformé vos citoyens en super-héros ne provenait pas uniquement des eaux de la Boutonne ; il émanait aussi de la manière dont votre communauté maintient ces souvenirs vivants. Lorsque les élèves se sont joints à nous, lors de la cérémonie du 23 mai, pour lire les noms de ceux qui ont combattu et sont morts pour la France, le courage d’il y a 85 ans s’est enraciné en eux. Lorsque nous nous sommes rassemblés pour donner le nom de Robert Morin à une rue, au Vaux, chacun, ce jour-là, a gravé sa mémoire dans son cœur. Lorsque j’ai rencontré le petit-fils de Maurice Gadioux, je lui ai raconté comment son grand-père avait caché le mien à l’arrière de son camion, échappant ainsi à la vigilance des gendarmes. Je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai dit : « Ma famille se souvient de votre grand-père depuis quatre générations maintenant. Nous lui devons tous la vie. Nous n’oublierons jamais. » Et désormais, Philippe Gadioux porte en lui la mémoire de cette famille américaine qui a survécu grâce à son grand-père. Les noms de rues, les plaques et les monuments qui jalonnent Chef-Boutonne nous murmurent à l’oreille chaque fois que nous passons devant, nous rappelant leur bravoure et nous montrant que nous aussi, nous pouvons faire preuve de courage. Lorsque mon grand-père s’était caché dans un marais après s'être écrasé avec son avion dans un champ à Croix-Comtesse, un jeune garçon et deux pêcheurs qui l'avaient découvert lui offrirent courageusement leur aide. Ils lui dirent d'attendre et, des heures plus tard, ils revinrent fidèlement avec un sac de provisions : deux poulets frits, un énorme pain fait maison, deux bouteilles de vin rouge, un gros fromage et, bien entendu, une bouteille de cognac. « Un festin de Thanksgiving », c'est ainsi que mon grand-père l'appelait. L'année dernière, lors de mon séjour ici, j'ai eu, moi aussi, droit à plusieurs festins : à la pizzeria, chez Fabrice, au four à pain des Vaux, à la mairie, ou lors de la marche des pompiers. Vous m’avez nourri avec générosité, tout comme vous aviez nourri mon grand-père 80 ans plus tôt. À chaque bouchée, je me souvenais à quel point il avait été touché par l'humilité et la générosité avec lesquelles ces gens avaient partagé leurs rations. Après le dépôt de la gerbe, tandis que retentissaient nos hymnes nationaux respectifs et que nous nous tenions tous au garde-à-vous, je n'ai pu retenir les larmes qui coulaient sur mon visage. Jamais je ne m'étais senti aussi fière d'être Américaine, ni aussi honorée d'être unie par un lien de fidélité à chacun d'entre vous. À la fin de mon voyage, la question que je me posais — « Comment ces gens ont-ils trouvé le courage de faire ce qu'ils ont fait il y a 85 ans ? » — avait trouvé sa réponse. C'est l'esprit de Chef-Boutonne qui demeure bien vivant aujourd'hui : le souci de la mémoire, une générosité sans bornes et une profonde fraternité. En Amérique, nous disons souvent que, même si l'histoire ne se répète pas à l'identique, elle rime. J'entends cette rime de 1939 chaque jour dans l'actualité, et elle me fait aspirer à retrouver ce moment vécu l'an dernier devant l'Hôtel de Ville, où je me suis senti si fière d'être Américaine. Toutefois, je sais que chaque fois que je me sens effrayée ou irritée par les derniers titres des journaux, je porte en moi les leçons apprises à Chef-Boutonne pour faire face à ce qui peut advenir. Grâce à votre influence, je sais comment aller de l'avant avec courage et générosité. Porter votre mémoire dans mes paroles et mes actes fait désormais partie de mon devoir civique. J'ai appris de vous, comment accueillir les gens au sein de ma communauté, par le partage d'un repas, l'amitié et la célébration. Les eaux de la Boutonne coulent maintenant dans mes veines et scandent un message de gratitude à chaque battement de mon cœur. Cela me rappelle que je peux faire exactement ce que les gens de Chef Boutonne ont fait et continuent de faire depuis plus de 80 ans. Votre recette de courage vit en moi ; puisse-t-elle continuer de vivre en chacun de vous”. |





